Il y a des villes que l’on retient pour leurs monuments, et d’autres qui s’imposent par les récits qu’elles produisent. Recife appartient à cette seconde catégorie. Dans l’œuvre du réalisateur Kleber Mendonça Filho, la capitale de l’État du Pernambouc au Brésil, n’est ni un décor ni une carte postale reconnaissable : elle est un espace traversé par le temps, la politique et la vie quotidienne. Arpenter ses rues revient alors à parcourir un paysage cinématographique, où chaque lieu conserve la trace d’une histoire racontée à hauteur d’homme.
C’est précisément cette relation intime entre ville et cinéma qui fonde le parcours « A Cidade no Cinema de Kleber Mendonça Filho ». Soutenu par Embratur, cet itinéraire urbain propose de découvrir Recife à partir des lieux réels ayant servi de cadre aux principaux films du cinéaste, en faisant du cinéma un outil de lecture de l’espace urbain.
Quand la ville devient un récit

Le parcours traverse le centre-ville à travers neuf lieux emblématiques, issus de la filmographie du réalisateur, de Recife Frio (2009) à O Agente Secreto (2025). Parcs, ponts, cinémas historiques, bâtiments modernistes ou restaurants anciens ne sont pas présentés comme des points d’intérêt isolés, mais comme les fragments d’un tissu urbain en transformation continue. Ensemble, ils dessinent une cartographie sensible de Recife, marquée par les mutations sociales, les tensions politiques et la mémoire des lieux.
Des espaces du quotidien, tels que le Parque 13 de Maio ou le Ponte da Boa Vista, dialoguent ainsi avec les vestiges du circuit des cinemas de rua : le Cine Veneza, le Cinema São Luiz, l’Art-Palácio, le Trianon, ou encore le Cinema Moderno, aujourd’hui fermé. À ces salles s’ajoutent des lieux culturels toujours actifs, comme le Teatro do Parque ou le Restaurante Leite, où la vie culturelle contemporaine continue d’entretenir un lien direct avec le passé de la ville.
Un parcours guidé par la technologie
Ici, la technologie joue un rôle de médiation plutôt que de prescription. Le parcours ne suit ni ordre imposé ni format de visite guidée classique. Il est accessible via Roteo, une application brésilienne dédiée aux itinéraires culturels en autonomie, disponible sur Android et iOS. Contenus audiovisuels, commentaires explicatifs et dispositifs de réalité augmentée permettent aux visiteurs de reconstituer certaines scènes directement sur leurs lieux de tournage, en superposant récit cinématographique et expérience urbaine réelle.
Du Brésil à la scène internationale
Ces derniers mois, O Agente Secreto a contribué à renforcer la visibilité du cinéma brésilien sur la scène internationale. Le film, centré sur le parcours d’un homme ordinaire pris dans un réseau de surveillance et de tensions politiques au cœur de Recife, a été distingué lors de la saison des récompenses, notamment aux Golden Globes 2026, et a valu à Wagner Moura une reconnaissance remarquée pour son interprétation. Au-delà des prix, cette réception critique souligne la capacité du cinéma brésilien à porter des récits profondément ancrés dans des réalités urbaines et sociales spécifiques.
Le tourisme audiovisuel comme stratégie culturelle
Cette initiative s’inscrit dans une stratégie plus large portée par Embratur, qui mise sur le cinéma comme levier de projection culturelle à l’international. À travers des programmes comme Edital Brasil com S, l’agence soutient des productions valorisant les territoires et les récits locaux. En 2026, cinq courts métrages consacrés à l’Amazonie ont ainsi intégré un circuit national et international, avec des projections à la Mostra de Cinema de Tiradentes et au Festival international du court métrage de Clermont-Ferrand. Ces projets, combinant financement, accompagnement artistique et diffusion internationale, participent à une approche où l’audiovisuel devient un moyen d’explorer les identités, les mémoires et les dynamiques territoriales du pays.
À Recife, comme dans d’autres régions du Brésil, le cinéma ne se contente pas de montrer des paysages : il propose un cadre de lecture qui enrichit l’expérience des lieux. En ce sens, le parcours consacré à l’œuvre de Kleber Mendonça Filho rappelle qu’un voyage peut aussi commencer par une histoire racontée à l’écran, avant de se poursuivre, pas à pas, dans les rues de la ville.
Photos : Víctor Juca | Walli Fontenele