Il existe des musiques qui n’ont pas besoin d’être présentées : elles s’imposent d’elles-mêmes, dès les premières mesures. À Cuba, ce pouvoir porte un nom précis : le son. Quelques accords suffisent pour reconnaître une manière d’habiter le quotidien de l’île. Bien plus qu’un souvenir d’un autre temps, ce genre demeure une langue vivante, présente dans les quartiers, les studios et sur les scènes. Une expression où tradition et modernité cohabitent sans effort apparent. C’est précisément cet équilibre — entre mémoire et présent — qui explique pourquoi le son est devenu l’un des piliers musicaux de la région.
Un carrefour de traditions

Le terme son cubano peut se traduire littéralement par « le son cubain ». Il désigne un genre musical et de danse apparu à la fin du XIXᵉ siècle, né de la rencontre entre traditions européennes et africaines. Les influences espagnoles ont apporté la guitare et le tres — petit guitare à trois chœurs de cordes — ainsi que des structures mélodiques et vocales. Les apports africains se manifestent quant à eux dans les percussions, notamment à travers la clave, les bongos et les maracas, qui donnent au son son battement caractéristique.
Cette fusion ne reste pas cantonnée aux campagnes. Lorsqu’il arrive à La Havane dans les années 1920, le son intègre la trompette et la contrebasse, donnant naissance à des formations plus complexes. Il devient alors un style emblématique de la musique latine qui se diffuse internationalement au fil des décennies — au point d’être inscrit depuis décembre 2025, sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO.
Le rythme fondateur des musiques latines
Le son repose sur un dialogue constant entre une voix soliste, un chœur en réponse, et une base montuno — des motifs répétitifs, souvent portés par le piano ou la guitare — qui soutient l’improvisation. Cette structure, associée à des paroles fonctionnant comme des chroniques sociales et populaires, pleines d’humour, de doubles sens et de scènes du quotidien, en a fait un langage à part entière.
De cette matrice sont nés ou se sont développés des genres majeurs comme le mambo, le chachachá et, plus tard, la salsa, qui ont réorganisé les éléments du son pour les adapter à de nouveaux contextes urbains.
Les figures qui ont façonné le genre
Tout au long du XXᵉ siècle, artistes et ensembles ont façonné le son cubano et contribué à sa diffusion mondiale. Des figures comme Compay Segundo, Benny Moré ou Ibrahim Ferrer ont permis à de nouvelles générations de redécouvrir le genre — notamment grâce à l’élan international provoqué par Buena Vista Social Club.
Publié en 1997, ce projet réunit des musiciens vétérans sous l’impulsion de Ry Cooder et Juan de Marcos González. Il dépasse largement le cadre d’un simple album : documentaire, tournées internationales, puis adaptation scénique à Broadway viendront prolonger cette redécouverte du son traditionnel à l’échelle mondiale.
Si ses origines sont profondément historiques, le son cubano est loin d’être figé. Il continue d’être joué, transmis et réinterprété à Cuba comme ailleurs, dans des clubs, des festivals et sur les scènes contemporaines. Sa force réside dans cette capacité à conjuguer continuité et réinvention.
Pour celles et ceux qui voyagent à Cuba — ou qui explorent les musiques d’Amérique latine — assister à un concert de son, c’est rencontrer l’un des fondements du paysage sonore caribéen : une musique qui est à la fois langage, mouvement et mémoire.
Photos : Embajada de Cuba | D.R