Il suffit de quelques secondes pour reconnaître ce battement régulier qui accompagne aujourd’hui Bad Bunny, Karol G, Feid ou Rauw Alejandro porte un nom : le dembow. Mais avant d’arriver dans les stades et au sommet des plateformes de streaming, le rythme a circulé entre la Jamaïque, le Panama et Porto Rico, croisant au passage le hip-hop venu de New York.
L’épopée du reggaeton est faite de ces voyages. Le reggae et le dancehall jamaïcains, le reggae en español panaméen et l’underground portoricain ont chacun apporté une pièce au genre qui prend forme au début des années 1990. Lui attribuer une seule adresse de naissance reviendrait à effacer une partie de cette histoire.
Ce premier volet remonte aux origines du genre, avant un second consacré à son passage du barrio à la pop mondiale.
De la Jamaïque au Panama
Pour remonter le fil, il faut commencer par la Jamaïque. Reggae puis dancehall circulent largement dans la Caraïbe et trouvent au Panama un terrain particulièrement favorable.

Le pays compte depuis longtemps une importante population afro-caribéenne. Une partie de cette présence remonte aux grandes migrations provoquées par la construction du canal de Panama entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, lorsque des dizaines de milliers de travailleurs venus des Caraïbes, notamment de Jamaïque, s’installent dans le pays. Plusieurs générations plus tard, ces liens avec la Caraïbe anglophone facilitent la circulation des musiques insulaires.
À partir de la fin des années 1970 et surtout dans les années 1980, des artistes panaméens commencent à reprendre en espagnol les morceaux qu’ils entendent dans le reggae et le dancehall. Renato, Nando Boom ou El General figurent parmi les noms qui accompagnent cette première scène. Le reggaeton n’existe pas encore : on parle de reggae en español.
Au tournant des années 1990, Dem Bow du Jamaïcain Shabba Ranks devient l’une des références déterminantes de cette évolution. Des artistes panaméens s’approprient cette rythmique, la chantent en espagnol et la transforment. Le terme « dembow » finira par désigner cette rythmique reconnaissable qui deviendra l’une des signatures du reggaeton.
Pendant ce temps, à Porto Rico, une autre histoire est déjà en train de s’écrire.
À Porto Rico, la rencontre avec le rap
À Porto Rico, le reggae en español arrive sur un terrain déjà marqué par une autre musique : le hip-hop. Les échanges avec New York sont constants, et les Portoricains comme les Nuyoricans participent depuis les débuts à cette culture, aussi bien dans le rap que dans le DJing ou la danse.

Sur l’île, Vico C devient dès la fin des années 1980 l’une des grandes références du rap en espagnol. Beaucoup de ceux qui vont ensuite façonner le reggaeton viennent d’abord de cet univers : ce sont des rappeurs, des MC et des DJ, avant même que le mot « reggaetonero » existe.
Au début des années 1990, des producteurs comme DJ Playero, DJ Negro ou DJ Nelson commencent à enregistrer des mixtapes où se croisent rap en espagnol, hip-hop américain et rythmes jamaïcains. Plusieurs MC se succèdent sur les mêmes instrumentaux, parfois issus du reggae ou du dancehall. Les cassettes circulent de main en main, en dehors des grands circuits de distribution.
Cette scène prend le nom d’underground et se développe notamment dans les barrios et les caseríos, les ensembles de logements sociaux. Daddy Yankee, encore adolescent, apparaît sur les mixtapes de DJ Playero. D’autres noms qui compteront dans l’histoire du genre émergent dans ce même environnement.
Peu à peu, la rencontre entre le rap portoricain et les riddims jamaïcains et du Panama produit un son nouveau. Le dembow devient plus présent, les façons de rapper évoluent, les DJ construisent leurs propres productions. Le reggaeton commence à prendre forme, même s’il ne porte pas encore ce nom.
Quand le mot « reggaeton » apparaît
C’est justement sur l’une de ces mixtapes sorties au début des années 90 que Daddy Yankee utilise pour la première fois, le terme « reggaeton ».
Des années plus tard, il expliquera avoir construit le mot à partir de reggae et du suffixe espagnol -ón. L’idée était simple : désigner quelque chose comme un « grand reggae ».
DJ Nelson contribue ensuite à populariser « reggaeton » et le mot finit par s’imposer pour désigner cette musique qui possède désormais son propre vocabulaire, ses producteurs, ses artistes et son public.
Une musique sous surveillance
À mesure que l’underground gagne en popularité à Porto Rico, les autorités commencent à s’y intéresser de près.

En 1995, la police portoricaine, épaulée par la Garde nationale, mène des opérations dans plusieurs magasins de disques et saisit des milliers de cassettes. Les autorités invoquent les lois locales sur l’obscénité et accusent cette musique de promouvoir la drogue, la criminalité et des comportements jugés indécents.
La répression ne suffit pourtant pas à freiner sa diffusion. Les enregistrements continuent de circuler, les fêtes se multiplient et le public grandit. Ce qui était encore une scène underground commence peu à peu à dépasser les quartiers où elle s’est développée.
Le perreo, une danse qui dérange
À cette musique correspond aussi une danse : le perreo, dérivé de perro, « chien », en référence à une façon de danser très rapprochée, autour des mouvements du bassin.
Le perreo choque autant que les paroles et devient rapidement l’un des principaux arguments des groupes conservateurs qui dénoncent le reggaeton, accusé de sexualiser les corps et particulièrement les femmes.
Mais là encore, les codes du genre sont moins uniformes qu’ils n’en ont l’air. Dans les années 1990, Ivy Queen s’impose ainsi dans un milieu encore très largement masculin, avec un discours qui tranche avec une partie des paroles de l’époque. Dans Quiero Bailar, sorti en 2003, elle rappelle qu’accepter de danser de manière sensuelle avec quelqu’un ne signifie pas consentir à une relation sexuelle.
Le moment où tout change
Au début des années 2000, le genre n’est plus tout à fait celui des mixtapes clandestines. Des artistes commencent à toucher un public beaucoup plus large.
Tego Calderón occupe une place particulière dans cette transition. Avec El Abayarde, sorti en 2002, il mêle rap, reggaeton et références afro-caribéennes, tout en conservant une écriture engagée. Son succès contribue à donner une autre visibilité à une musique encore largement méprisée quelques années auparavant.
Le changement de statut est rapide. En 2002, la sénatrice portoricaine Velda González participe encore à des auditions destinées à encadrer les paroles, les clips et le perreo. L’année suivante, elle apparaît pourtant sur scène aux côtés des artistes Héctor & Tito et danse devant le public.
L’image dit beaucoup du chemin parcouru. En moins de dix ans, une musique censurée et réprimée par la police est devenue suffisamment populaire pour que ceux qui la combattaient cherchent désormais à se montrer à ses côtés.
En 2004, le reggaeton va franchir une nouvelle étape. Daddy Yankee sort l’album Barrio Fino dont l’un des morceaux commence à circuler bien au-delà de Porto Rico, puis de l’Amérique latine, son titre : Gasolina.
La semaine prochaine, la suite de cette histoire : comment le reggaeton est passé du barrio à la pop mondiale.