« Ici, on ne peut pas faire semblant d’être pressé. »
La phrase tombe rapidement, presque comme une mise au point, alors que l’on commence à marcher dans les rues du centre historique de Cartagena de Indias. Sur la côte caraïbe colombienne, la chaleur impose son rythme, la lumière aussi. On avance à l’ombre des façades, on s’arrête sans vraiment l’avoir décidé, on regarde.

Très vite, les repères s’installent. Les balcons en bois débordent de bougainvilliers, les murs alternent entre ocres, bleus, jaunes et roses, tandis que les portes anciennes conservent leurs heurtoirs en métal, parfois encore utilisés. Derrière elles, des patios invisibles depuis la rue rappellent l’organisation des demeures coloniales et la place qu’y occupait la vie intérieure.
Autour de la Plaza de Bolívar, l’ombre des arbres attire presque autant que les bâtiments qui l’entourent. Le Palacio de la Inquisición, aujourd’hui transformé en musée, rappelle une partie plus sombre de l’histoire de la ville. À quelques pas, l’église San Pedro Claver donne sur une place plus ouverte, occupée par les terrasses, les guides, les vendeurs ambulants et les célèbres palenqueras avec leurs paniers de fruits. Les sculptures en métal de l’artiste cartagenero Edgardo Carmona représentent, elles, des métiers, des gestes et des personnages de la vie quotidienne.
A quelques rues, la Plaza Santo Domingo offre un autre arrêt. Gertrudis, la sculpture de Fernando Botero offerte à Cartagena, repose devant l’église qui donne son nom à la place. Sa façade relativement sobre laisse peu deviner la richesse de l’intérieur, où se trouvent notamment le Cristo de la Expiración, plusieurs chapelles travaillées et une représentation de la Vierge couronnée d’or et d’émeraudes.
Le contraste est presque inverse à San Pedro Claver : sa façade monumentale en pierre s’impose immédiatement sur la place, tandis que la nef, plus dépouillée, conduit le regard vers l’autel de marbre sous lequel reposent les reliques du saint.

Un peu plus loin, le Teatro Adolfo Mejía surprend par son intérieur, inattendu derrière une façade relativement discrète. Le centre historique rassemble également une grande partie de l’offre hôtelière. Maisons coloniales, anciens couvents et autres édifices historiques ont été transformés en hôtels de charme ou en établissements haut de gamme.
Chaque année, Cartagena accueille plusieurs rendez-vous culturels importants. En janvier, le Festival de Musique classique organise ses concerts dans le théâtre, les chapelles et d’autres édifices du centre historique. Au printemps, le Festival international du film programme projections, avant-premières et rencontres dans différents lieux de la ville.
Prendre de la hauteur pour comprendre la ville
En montant sur les remparts, la perspective change immédiatement. Les bastions s’enchaînent, reliés par des passages que l’on parcourt à pied, entre la mer et la pierre corallienne locale, la coralina. À certains moments de la journée, la lumière découpe les contours de la baie, tandis que la péninsule de Bocagrande, partie moderne de Cartagena, apparaît en arrière-plan.

Cette ligne défensive rappelle le rôle stratégique de la ville et de son port. Pendant plusieurs siècles, Cartagena a occupé une place centrale sur les routes maritimes des Caraïbes, ce qui l’a également exposée aux attaques des corsaires, des pirates et des puissances européennes. Ses fortifications, développées entre les XVIe et XVIIIe siècles, comptent parmi les ensembles militaires les plus importants d’Amérique du Sud.
Plus en retrait, le Castillo San Felipe de Barajas s’impose par sa masse. Ses rampes, ses galeries et ses passages souterrains donnent une idée précise des moyens déployés pour défendre les accès terrestres à la ville. Depuis ses hauteurs, on distingue les quartiers situés entre le centre historique, la baie et les premières extensions urbaines.
Encore plus haut, le couvent de La Popa offre une vue d’ensemble. Le centre historique, les remparts, Bocagrande, le port et la côte apparaissent dans un même panorama. Cartagena prend alors une autre dimension, bien au-delà des quelques rues que l’on parcourt le plus souvent à pied.
Une ville habitée, pas figée
Il suffit de quitter les rues les plus fréquentées pour voir apparaître une autre dynamique. À Getsemaní, les murs servent de support à des fresques, les places se remplissent en fin de journée et les musiciens s’installent sans scène définie. La champeta n’est jamais très loin. Étroitement liée aux quartiers populaires de Cartagena et à la culture des picós, d’imposants systèmes de sonorisation, elle accompagne, les fêtes et une partie des soirées de la ville. Le quartier reste habité, même si le développement du tourisme l’a profondément transformé.
Autour de la Plaza de la Trinidad, les enfants jouent encore au ballon entre les terrasses et les vendeurs de rue. Restaurants, bars et petits hôtels côtoient les maisons familiales, tandis que la vie du quartier se poursuit au fil de la journée. Des habitants discutent devant les maisons pendant que les premiers groupes arrivent pour la soirée.
A la nuit tombée, la ville ne ralentit pas, elle se déplace. Les terrasses et les rooftops se remplissent, les conversations prennent le dessus sur le bruit de la circulation. La soirée se construit dehors.
Cette même énergie se retrouve dans la gastronomie. Cartagena compte aujourd’hui plusieurs restaurants et bars régulièrement distingués dans les classements internationaux. Les cuisines contemporaines y travaillent les poissons, les fruits, les tubercules et les autres produits de la côte caraïbe, tandis que les bars accordent une place croissante aux ingrédients colombiens dans leurs cocktails. Cette reconnaissance a installé la ville parmi les scènes gastronomiques et les destinations de bars les plus suivies d’Amérique latine.
Une ouverture vers la mer
La mer est présente en permanence, mais elle se découvre pleinement en quittant la ville.
À environ une heure de bateau, les îles du Rosaire dessinent un paysage d’îlots, de récifs et d’eaux claires. Barú, également accessible par la route, rassemble des plages, des hébergements et des clubs installés le long du littoral. Le contraste avec les rues denses du centre historique est immédiat : moins de murs, davantage d’horizon, et une journée organisée autour de l’eau.
Plus proche, l’île de Tierra Bomba fait face à Cartagena, au sud de la zone urbaine. Quelques minutes de bateau suffisent depuis les principaux embarcadères pour rejoindre l’île. Ses beach-clubs permettent de quitter la ville pour quelques heures tout en conservant, depuis certains points, la silhouette de Bocagrande à l’horizon.
En novembre, les fêtes gagnent la ville

Au fil de l’année, certains événements changent l’atmosphère de Cartagena. En novembre, les Fêtes de l’Indépendance occupent les rues et les quartiers avec des défilés, des comparsas, des concerts, des cabildos et des célébrations liées à la commémoration du 11 novembre 1811.
Pendant plusieurs jours, la fête dépasse largement les limites du centre historique. Les groupes folkloriques, les artistes, les musiciens et les habitants des différents quartiers participent à l’un des principaux rendez-vous populaires de la ville. Le mois de novembre accueille également le Concurso Nacional de Belleza, au terme duquel est couronnée Miss Colombia.
Le Festival Náutico attire lui aussi la foule. Pendant deux jours, une scène installée dans la baie accueille des artistes colombiens et internationaux. La particularité du rendez-vous tient à son public : les concerts se suivent depuis les bateaux rassemblés face à la scène, avec la ville en arrière-plan.
Cartagena se comprend en avançant, en changeant de point de vue, en passant d’un quartier à un autre. Son architecture et son histoire sont partout visibles, pourtant ce qui reste le plus fortement tient à autre chose : la manière dont Cartagena continue d’être habitée, traversée, célébrée et regardée.
Au moment de repartir, la phrase du début revient naturellement : ici, on ne peut pas faire semblant d’être pressé.
Photos : Visit Latin America | Alcadia de Cartagena | Cartagena International Music Festival