Chaque année, durant une semaine entre fin avril et début mai, Valledupar dans le nord-est de la Colombie, change de rythme. Les scènes apparaissent dans les rues, les déplacements s’organisent autrement, et la ville entière vit au rythme du Festival de la Leyenda Vallenata.
Ici, le vallenato ne se limite pas à une série de concerts. Il fait partie d’une manière de raconter le territoire, de relier les générations, de faire circuler des histoires. Pendant ces quelques jours, ce répertoire, transmis de bouche à oreille et d’accordéon en accordéon, se joue partout, se confronte, se réaffirme.
Un projet né bien avant la scène
Avant d’avoir un nom et une date sur le calendrier, l’idée de réunir les accordéonistes existait déjà. Des rencontres informelles avaient lieu, notamment à Aracataca, ville d’origine de Gabriel Garcia Marquez, dès le milieu des années 1960, à un moment où le vallenato commençait à dépasser les frontières de sa région d’origine.

Ce mouvement s’inscrit dans un contexte plus large. Le département du Cesar est créé en 1967 et cherche à affirmer son identité. L’année suivante, en 1968, Valledupar accueille la première édition officielle du festival sur la place Alfonso López.
Le projet est porté par Consuelo Araújo Noguera, Alfonso López Michelsen et Rafael Escalona, dont les chansons circulaient déjà largement.
La date du festival n’est pas choisie au hasard, elle s’articule autour de la fête de la Virgen del Rosario, patronne de la ville. Depuis, le religieux et le musical restent étroitement liés.
Des compétitions qui structurent le festival
Le cœur du festival reste le concours d’accordéon, notamment dans la catégorie professionnelle. Les participants y interprètent les quatre airs traditionnels du vallenato : paseo, merengue, son et puya.
Tous les dix ans, la catégorie Rey de Reyes réunit les anciens vainqueurs, mettant face à face des musiciens qui ont, chacun à leur manière, marqué l’histoire du festival.
Autour de ce concours central, d’autres formats complètent le programme : La chanson vallenata inédite met en avant la composition, tandis que la piqueria repose sur l’improvisation, dans des duels directs entre chanteurs.
Avec le temps, des catégories enfants, jeunes et amateurs ont été intégrées, ouvrant l’accès à de nouveaux interprètes dans un univers longtemps marqué par des lignées familiales.
Le soir, de grandes soirées de concerts avec des artistes nationaux et internationaux attirent un public plus large et donnent au festival une dimension différente, plus ouverte.
Une ville qui déborde du cadre du festival
Mais le festival ne se limite pas aux scènes officielles. Une grande partie se joue ailleurs.
Le défilé des piloneras traverse les rues avec la danse du pilón, qui reprend des gestes et des scènes du quotidien ancien de Valledupar. Le défilé de Jeep Willys parranderos, lui, transforme la ville en caravane musicale jusqu’au Parque de la Leyenda Vallenata Consuelo Araújo Noguera.
Pour comprendre ce mouvement musical, il faut visiter la Casa Beto Murgas et son Museo del Acordeón, qui permet de relier les styles, les époques et les grands noms du vallenato.
Des figures qui font évoluer le genre
Au fil des années, le festival est devenu un tremplin pour les artistes.
Alejo Durán, premier vainqueur, a marqué une évolution importante dans la manière de jouer et de chanter, en introduisant une approche plus personnelle.
Alfredo Gutiérrez, triple lauréat, a contribué à faire rayonner le vallenato au-delà de la Colombie, notamment avec sa victoire au World Folk Festival de Cologne en 1991.
À travers ces parcours, le festival ne se contente pas de préserver une tradition. Il participe aussi à son évolution.
Au bout de quelques jours, une évidence s’impose : le vallenato ne se comprend pas seulement sur scène. Il circule dans les rues, dans les défilés, dans les parrandas, entre deux lieux et parfois sans programme précis.
C’est cette présence continue qui explique pourquoi, chaque année, Valledupar se remplit à nouveau. Pas seulement pour assister à un festival, mais pour vivre une musique qui, ici, ne s’arrête jamais vraiment.
Photos : Fundación Festival de la Leyenda Vallenata | Procolombia